Colloque La Grande Guerre, l'entrée dans la folie et le surréalisme

05/10/2018 09:30
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Date de fin: 06/10/2018 18:30
Théâtre de Saint-Dizier Place Aristide Briand - 52100 Saint-Dizier

Poètes et artistes pendant la Grande Guerre

 A Saint-Dizier, les 5 et 6 octobre aura lieu un colloque intitulé « La Grande Guerre, l’entrée dans la folie et le surréalisme »

 En ces derniers temps de commémoration de la Grand Guerre, il eut été mal venu d’oublier le rôle joué par André Breton à l’hôpital de Saint-Dizier. Et plus encore, la place des écrivains et des artistes dans ce « carnage injustifiable » qui fit de la guerre elle-même une folie. Malgré l’évidence de la réalité insensée du conflit, bien des poètes et des artistes n’abandonnèrent jamais leurs camarades du front même s’ils niaient la valeur du patriotisme. Ils ne se sont pas séparés de la masse des poilus comme des « êtres à part » - les privilégiés du monde des arts -, ils ont manifesté leur solidarité jusqu’à vivre l’abnégation comme un non sens. Recevant les soldats traumatisés à l’hôpital, André Breton fut frappé par leur acharnement à « déréaliser » la guerre en lui octroyant le pouvoir de se présenter comme un simulacre aussi horrible soit-il. « Sans croire à la folie, dit-il, j’ai connu pendant la guerre, un fou qui ne croyait pas à la guerre. »  Ce qui le fascinera, c’est ce pouvoir de la folie sur la réalité, pouvoir qui n’est pas le propre des poètes et des artistes, mais qui appartient bien à la masse des individus, pouvoir qui, en somme, vient de la masse elle-même. Qu’il soit paysan, instituteur, maréchal-ferrant ou poète, le poilu se trouve acculé, au comble de l’angoisse, à déréaliser le monde qui l’entoure pour conjurer la mort.

 

La déréalisation du monde implique-t-elle « l’entrée dans la folie » ? Les poilus qui ne voulaient pas retourner au front étaient souvent considérés comme des « simulateurs de la folie ». Mais comment distinguer le fou de celui qui « joue au fou » ? La folie se présente d’elle-même comme une « mise en scène théâtrale »… Ainsi, avant la Grande Guerre, le célèbre docteur Charcot montrait à ses étudiants les scènes de ses patientes hystériques. Et suggérant des pauses particulièrement photogéniques, l’hystérie était déjà à l’époque considérée comme la manifestation la plus théâtrale des pathologies mentales, pour ne pas dire comme « un art de la folie ». L’une des phases de la crise est d’ailleurs baptisée « période  clownesse ». Est-ce par l’expression de la folie que le corps lui-même se fait « objet d’art » ?  Pour André Breton qui interroge et écoute les poilus, la folie s’exprime d’abord par le langage, comme si les associations métaphoriques que ces traumatisés faisaient, imposaient une autre vision du monde. L’état de perplexité dans lequel ils se trouvaient avec les mots qu’ils employaient, les phrases qu’ils semblaient construire, lui révélait qu’ils « déliraient avec raison », mais que leur logique était différente, qu’elle venait d’abord du langage lui-même. Ainsi peut-on imaginer que les premiers surréalistes « reconnus » furent les poilus eux-mêmes.  

 

Hormis le fait d’une « esthétisation de la folie » qui semble si chère aux artistes, dans quelle mesure la folie est-elle présente à la création, à l’acte même de créer ? On peut constater, particulièrement dans l’art contemporain, combien la névrose obsessionnelle apparaît comme l’accomplissement d’une œuvre à tel point qu’une série d’objets produits par un artiste se confond avec sa signature. Mais la névrose obsessionnelle n’est qu’une « folie douce », obéissant au principe rigide de la répétition, et les grands noms de l’art contemporain sont devenus comparables à des Marques, à ces grandes marques avec lesquelles les artistes s’associent. En ce sens, la standardisation et la spectacularisation vont ensemble : le principe de création se ressemble de plus en plus, il est rendu si visible par les multiples expositions qu’il en perd son côté énigmatique. Or, André Breton recherche toute autre chose en ces moments de « carnage injustifiable » : comment peuvent naître de l’anonymat de la folie – de la folie de tous et de chacun – des forces créatrices qui bouleversent le langage et les représentations habituelles de l’existence ? 

 

André Breton s’est demandé, sûrement dans ses nuits d’insomnie, si les poilus traumatisés n’étaient pas de meilleurs poètes que lui… comme si la puissance créatrice ne venait pas d’un Moi qui ordonne l’expression du langage. Ce qui laisse penser que dans sa relation à un poilu, l’état de perplexité partagé venait du langage exprimé, indépendamment du patient et du docteur. Un langage venu d’un « ailleurs », dont le Sujet serait « l’inconscient du collectif ». Il faut aussi considérer la fébrilité de la création durant les longues heures d’attente dans les tranchées, les poilus ont transformé une quantité incroyable d’objets[1] durant le temps de la Grande Guerre, formant « un immense Ready Made » qui laisse supposer pour Annette Becker l’accomplissement « d’un utopie de la résurrection de l’art dans un monde mutilé ». Est-ce alors l’état de folie que provoque la Guerre qui exacerbe des « impulsions créatrices » ? 

 

Il reste certes contestable de considérer que le surréalisme serait né à Saint-Dizier en 1917 de cette relation complexe entre son créateur, André Breton, et les poilus traumatisés. Toujours est-il que le terme lui-même désigne, d’une manière parfois bien stéréotypée, « ce qui dépasse la réalité » ou ce qui rend la réalité invraisemblable. En-deçà des polémiques qui n’ont jamais cessé autour du surréalisme – et plus particulièrement celle provoquée par Jean Clair – il faut reconnaître que les interrogations soulevées perdurent encore dans l’histoire de l’art mais aussi dans nos manières « d’être au monde » comme si la folie demeurait le miroir déformant de nos certitudes. Et Julien Gracq de dire : « C’est vraisemblablement sur ce plan du mythe que pourra un jour le plus valablement – avec le recul du temps qui dépréciera la valeur agitante de toute activité – se situer la contribution de Breton à la poésie et à la connaissance de notre époque »[2]


[1] .- L’exposition « L’Un et l’Autre » au Palais de Tokyo à Paris, réalisée récemment par Jean-Jacques  Lebel et Kader Attia a montré toute la richesse de telles inventions…

[2] .-  Julien Gracq, André Breton, éditions José Corti, p 130.