Maxime KACI

Maître de conférences en histoire

EA 2273 Centre Lucien Febvre – Université de Franche-Comté

Résumé

Les « massacres » successifs de Charleville et Sedan (4 et 5 septembre 1792) révèlent en premier lieu les frontières poreuses entre civils et combattants au cours d’une phase doublement conflictuelle. Conflictuelle tout d’abord sur le plan politique puisque l’été 1792, entre la chute de la royauté et la proclamation de la République, se caractérise par une dynamique de radicalisation politique rythmée par plus de 65 « massacres » en France. Conflictuelle sur le plan militaire également puisque la guerre qui oppose la France à l’Autriche et la Prusse depuis avril, conduit les troupes ennemies à prendre Longwy puis la place de Carignan située à une vingtaine de kilomètres de Sedan. Pour les populations locales, la situation est d’autant plus inquiétante que le général Dumouriez et son armée abandonnent les places fortes situées sur le cours de la Meuse pour défendre Paris.

Les deux émeutes qui éclatent alors rassemblent des protagonistes locaux (simples citoyens, membres de la garde nationale en charge de l’ordre local) et des combattants en garnison (volontaires nationaux envoyés pour défendre les frontières). Tous s’unissent pour éliminer physiquement ceux qui sont considérés comme des menaces pour la sécurité. À Charleville, le 4 septembre, c’est Juchereau, lieutenant-colonel d’artillerie, qui est massacré après avoir été accusé de faire passer les armes de la manufacture à l’ennemi. À Sedan, le lendemain, la victime est un ci-devant noble tué après avoir tenu des propos menaçants. Dans les deux cas, combattants et civils semblent partager une même conception de « la politique du Peuple » telle que l’a définie R. Dupuy : lorsque le seuil du tolérable est franchi, civils et militaires jugent légitime d’assumer une violence punitive considérée comme salvatrice. La spécificité du statut de combattant n’est toutefois pas effacée puisqu’en raison de leurs compétences à manier les armes, les volontaires nationaux portent toujours le coup fatal.

Les relations entre civils et combattants invitent à repenser les logiques des massacres de septembre en province, assimilés souvent au résultat d’un mimétisme des exactions parisiennes. Il témoigne aussi d’une conception commune et problématique de la citoyenneté en situation de crise : la violence punitive revendiquée et mise en œuvre met à mal l’ordre public, le pouvoir des autorités constituées et, in fine, la représentation électorale au nom même de la défense des acquis démocratiques.

Biographie

Maxime Kaci, agrégé d'histoire et maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté. Il a soutenu une thèse publiée aux Presses universitaires de Rennes en 2016 sous le titre Dans le tourbillon de la Révolution, Mots d’ordre et engagements collectifs aux frontières septentrionales (1791-1793). Ses recherches en cours portent sur les engagements transnationaux durant la Révolution française et sur les effets induits par les transformations frontalières dans la France du nord et de l'est au tournant des périodes modernes et contemporaines.

Bibliographie sélective

Frédéric Bluche, Septembre 1792 : logiques d’un massacre, Paris, R. Laffont, 1986.

Pierre Caron, Les Massacres de septembre, Paris, Maison du livre, 1935.

Bernard Conein, Langage politique et mode d’affrontement. Le jacobinisme et les massacres de septembre, thèse, EHESS, 1978.

Annie Crépin, Jean-Pierre Jessenne et Hervé Leuwers (dir.), Civils, citoyens-soldats et militaires dans l’État Nation (1789-1815), Paris, Société des études robespierristes, 2006.

Roger Dupuy, La Politique du peuple, XVIII-XXe siècle : racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Paris, A. Michel, 2002.

Gérard Gayot (dir.), Révolution en Ardenne: de l’Argonne au Namurois, Charleville-Mézières, éd. Terres ardennaises, 1989.

Maxime Kaci, Dans le tourbillon de la Révolution, Mots d’ordre et engagements collectifs aux frontières septentrionales (1791-1793), Rennes, PUR, 2016.

Jean-Clément Martin, Violence et Révolution : essai sur la naissance d’un mythe national, Paris, Le Seuil, 2006.

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