Benoît BRUANT

Conservateur en chef du patrimoine et maître de conférences en muséologie

Université de Haute Alsace

Résumé

Thann 9 aoùut 1914
St Amarin 1915

En octobre 1912 Maurice Schieber (1899 – 1988) commence un journal, à l’image de ce qu’il a pratiqué à l’école allemande, mais en français, langue de ses échanges familiaux. De teneur plutôt factuelle, ce texte consigne les échos de la vie paisible d’une famille petite bourgeoise et ceux de la ville alsacienne de Thann où il vit. Les cahiers d’écolier enregistrent, parfois avec une étonnante précision, la survenue de la guerre fin juillet 1914 puis la vision floue des combats depuis la colline voisine ou la fenêtre de sa chambre qu’il faut bientôt quitter pour le fond de la vallée, la maison étant trop proche de la ligne de front. Aux moments d’incertitude, de défiance de tous les camps (la famille est brièvement arrêtée par les Français en 1914) succède une forme de vie provisoire en plein milieu de la zone des armées. Rythmée comme une vie de caserne, la paisible vie locale se voit bousculée par un événementiel d’une densité inconnue mais dans un confinement qui interdit la montagne tant pratiquée autrefois. Il est interrompu par les échos multiples de la guerre, par l’incroyable logistique que nécessitent les combats du Hartmannszwillerkopf, par les raids aériens aussi fascinants que terrifiants.

L’observation bienveillante mais un peu inquiète fait lentement place à une cohabitation familière avec des combattants qui ne cessent d’aller et venir de tous les coins d’une France mal connue. Parmi eux les chasseurs alpins, montagnards comme les gens de la vallée, occupent une place affective et rassurante particulière. Sénégalais et Américains apportent l’étonnement des lointains. Les relèves se suivent et les combattants ne font pas secret de l’horreur qu’ils subissent. La marche de Maurice vers l’âge adulte, celui d’être à son tour soldat, se fait à l’amble de la guerre mortifère, à peine lisible entre les lignes mais constamment présente. Son regard d’adulte, influencé tant par son vécu que par la parole des combattants, est purgé de toute idée d’héroïsme. En 1922 un service militaire raccourci et désabusé, dans l’ombre de l’occupation de la Rhénanie, le laisse définitivement étranger à la chose militaire qu’il évite autant qu’il le peut.

Ce vécu dense condamné à l’observation des marges immédiates du conflit sera l’occasion de se poser la question de la marque spécifique de la cohabitation distante entre civils et militaires sur la compréhension et le sens donné à la guerre.

Biographie

Benoit Bruant est conservateur en chef du patrimoine et Maître de conférences. Ancien conservateur du musée historique et du musée des Beaux-Arts de Mulhouse il est, à l'université de Haute Alsace, responsable du parcours muséologie du master MECADOC depuis vingt ans

Bibliographie sélective

Hansi : l’artiste tendre et rebelle, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2008. 319 p

Le patrimoine de la frontière : entre négation et prise en charge désordonnée, In Angeliki Koukoutsaki – Monnier (Dir.), Identités (trans)frontalières au sein et autour de l’espace du Rhin supérieur, Nancy, PUN – Editions Universitaires de Lorraine, 2014, p. 137 – 156.

les collections de la Grande Guerre en Europe : une muséalisation transitoire du contemporain, in  Jacques Walter (dir.) Vies d'objets, souvenirs de guerres, Béatrice Fleury, Editions universitaires de Lorraine, p.125 - 138

Dépoussiérer la muséographie de la guerre en évitant la « disneylandisation » de la mémoire : un enjeu pour les musées d'aujourd'hui, in Jean-Noël Grandhomme (Dir.), Exposer la guerre dans une région de l'entre-deux : cent-cinquante ans de conflit franco-allemand (1792-1945), Annales de l'Est.7/66 Université de Lorraine, Nancy 2016.

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